ESPACE PUBLIC ET CITOYENNETÉ
Une des questions essentielles pour l’avenir
d’Haïti reste et demeure notre rapport à l’espace. Un espace dégradé
qui traduit une citoyenneté en souffrance. Il n’y a qu’à voir la
situation dramatique de nos rues, de nos marchés et places publiques
pour se faire une idée de l’absence de politique publique en ce qui
concerne l’aménagement du territoire et ceci depuis les grands travaux
de la cité de l’Exposition entrepris sous l’administration du président
Estimé.
Il y eut aussi les quelques initiatives de la Commission
présidentielle pour la célébration des deux cents cinquante ans de la
ville de Port-au-Prince vite noyées sous le flot impétueux de nos
crises politiques.
Ce vendredi, les architectes Jeannine L. Millet,
Sabine Malebranche et Paul Emile Simon, invités à se prononcer à la
Fondation Culture et Création, sur la notion d’espace public et bien
commun ont mis l’accent sur la nécessité de réconcilier l’ensemble des
citoyens avec leur espace public, non seulement en termes
d’aménagement, d’embellissement ou de fonctionnalité, mais aussi et
surtout dans le sens d’espace de rencontres citoyennes, lieu de
production de rapports sociaux renouvelés.
Mais, pour ce faire, il
faut repenser notre environnement dans le cadre d’un nouvel espace des
cités à construire pour améliorer la qualité de vie. Et l’État au sens
large, y compris mairies et collectivités territoriales, a un rôle
majeur à jouer dans la réparation de nos espaces de vies abandonnés
depuis trop longtemps à l’anarchie.
Cette anarchie a transformé
Carrefour, de banlieue encore champêtre, en une agglomération infernale
où les rivières se sont progressivement asséchées et la route
principale transformée en boa contristor tant la sensation
d’étouffement est insoutenable à chaque fois qu’on l’emprunte. Une
ancienne résidente de cette banlieue encore agréable l’a vue dépérir
dans l’indifférence totale des pouvoirs publics. Et l’on pourrait
multiplier les exemples des quartiers devenus méconnaissables pour
cause de démission de l’État et d’abandon citoyen.
Le plus
intéressant dans les débats de ce vendredi à la Fondation transformée,
pour l’occasion, en espace de discussions citoyennes, c’est la
présentation, par nos architectes, de quelques expériences
d’aménagement ici et là dans le pays qui sont quelques exemples
parlants, qui indiquent que tout ne sera pas perdu si on arrête de se
lamenter dans la société civile et si, au niveau de l’État, on soigne
l’autisme politique caractéristique des pouvoirs publics depuis
maintenant si longtemps que les plus pessimistes ne croient plus au «
miracle » haïtien.
Depuis une vingtaine d’années, pour toutes sortes
de raisons économiques et politiques, les citoyens se sont terrés chez
eux. La dégradation s’est accentuée avec le grand banditisme et les
premières manifestations d’une violence urbaine aiguë ont transformé
nos lieux publics en champs de bataille.
Des lieux désertés par
l’autorité de l’État et les citoyens de différentes classes sociales
ont été abandonnés à des bandes de « partageux » ou à de jeunes
poussés, par la misère, à la maraude et au crime.
Les choses ont
changé depuis quelque temps et une certaine vie nocturne a repris pour
les plus braves, mais de manière anarchique. Les lieux publics sont
squattérisés par ceux qui font bon commerce de plaisirs faciles et «
populaires ». Lire à ce propos les différents reportages sur le terrain
de notre chroniqueuse sociale Natacha Clergé. Quelques activités,
encore passables, déroulées au Champ de Mars sont encore trop rares
pour faire une différence.
Il existe heureusement des initiatives
citoyennes comme le Comité d’appui aux municipalités qui regroupe des
compétences et des bonnes volontés soucieuses de se colleter à ces
dramatiques réalités. On ne peut qu’espérer leur renforcement et un
accueil favorable au niveau de tous nos élus.
Un autre défi de la citoyenneté est de pouvoir travailler ensemble pour construire le bien commun.
Roody Edmé
