Le
carnaval de Jacmel a été une fois de plus un succès du point de vue de
la participation et de l’effort des édiles pour garder une certaine
originalité au carnaval national. L’avenue Barranquilla, de plus en
plus étroite pour un tel événement, s’est faite « extensible » pour
accueillir des milliers de personnes venues de tout le pays.
Masques
et visages ont déambulé de manière ininterrompue dans une folle nuit
caribéenne retransmise par la radio et la télévision. Il y a une
vitalité et un désir d’avenir exprimés par cette foule en liesse qui
profite toujours de ce rassemblement pour crier collectivement ses
problèmes quotidiens, mais aussi et surtout pour danser serré jusqu’à «
l’écrasement » des vertèbres, comme pour se sentir mutuellement exister
et solidaires dans la cohue.
Par-delà les slogans faciles qui font
peu cas de considérations sophistiquées sur la notion de souveraineté
au XXIe siècle et les refrains destinés à faire résonner le béton même
s’il faut chercher à caresser le public dans le sens du poil, le
carnaval est et demeure un espace public qui dresse, à travers la
musique, un état des lieux de la nation haïtienne.
C’est le moment
où le peuple prend la parole pour, dans un désordre libérateur,
brocarder la politique et les politiciens, dire son mal de vivre
l’insécurité ou la cherté de la vie.
Mais il peut être aussi un lieu
de grande violence où les pulsions de mort trouvent un exutoire et les
stéréotypes sexuels, une dangereuse amplification. Aussi, est-il de la
responsabilité de chacun d’aider à canaliser une telle énergie pour le
meilleur.
La forme actuellement hybride du carnaval doit
progressivement évoluer vers un produit qui met en scène la puissance
culturelle et la joie communicative d’un peuple qui n’a pas perdu le
sens de la fête, dans un monde où la quête «d’essence » à remplacer
celle du sens. Une partie de l’humanité blasée se laisse aller au culte
de la mort où la destruction de l’autre devient un passeport pour le «
paradis », tandis qu’une autre proclame l’évangile d’un modèle unique
et rejette dans la barbarie tous ceux qui affirment que la vie comme
l’économie est plurielle.
À l’heure où les pouvoirs publics parlent
de la mise en place d’un Institut permanent du carnaval, nos différents
chroniqueurs ont plaidé pour la planification et l’organisation d’un
tel événement de manière à le transformer en une vitrine de notre
culture populaire.
Haïti a grand besoin de publicité positive pour
contrer cette image qui fait souffrir nos compatriotes vivant à
l’étranger et surtout pour attirer les investissements étrangers déjà
si difficiles dans cette période où les places boursières s’affolent en
raison de la poussée de température de l’économie américaine.
Jacmel
a dit son mot, il reste à Port-au-Prince de présenter un spectacle
digne de ce nom. C’est un examen redoutable pour la mairie de la
capitale qui devra montrer sa capacité à persévérer dans l’effort
commencé depuis trois ans par le ministère de la Culture. Cette année
la diffusion en mondovision par satellite sera officialisée, et
Port-au-Prince devra revêtir des habits neufs pour se présenter au
monde avec un certain sens de la dignité.
En attendant, il va s’agir
d’un moment de répit à mettre à profit par les pouvoirs publics pour
travailler sur quelques mesures qui apporteront l’espoir que les choses
bougent. Pourquoi pas des comités permanents Parlement-Exécutif pour,
entre autres, accélérer le processus de décaissement des fonds publics
nécessaires à la relance de l’économie ? On pourrait annoncer un «
stimulis package » avec vote de lois incitatives pour encourager le
climat des affaires. Tout le monde ne sera pas d’accord, mais on
recommencera à croire dans les vertus du changement. L’État a besoin de
projeter une image plus dynamique que celle d’un cachalot à la dérive.
Et sur les « cendres » du mercredi suivant le mardi-gras, on pourra bâtir du neuf et oublier la gueule de bois.
Roody Edmé
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